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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 11:21

 

Voici une problématique qui ne date pas d'aujourd'hui mais, avec la disparition imminente d'un grand nombre d'espèces végétales à court terme, la donne a aujourd'hui bien changé. Historiquement, ce sont les jardins botaniques qui se sont toujours chargé de diffuser des espèces nouvelles ou rares, en lien étroit avec les horticulteurs et grandes pépinières de la seconde moitié du 19° siècle. Les expéditions botaniques avaient, certes, un but scientifique, mais elles devaient aussi introduire de nouvelles plantes dans le circuit horticole. Cela paraissait tout à fait normal. C'est à cette époque qu'a été diffusé dans les jardins un grand nombre de plantes que nous cultivons encore aujourd'hui. Mais depuis quelques décennies, ces échanges se sont toujours faits entre institutions et rarement à destination du monde horticole et des particuliers. Les jardins botaniques du 21° siècle se sont fixés 3 grandes missions que sont l'éducation, la conservation et la recherche. Si la première est effectivement en pleine expansion avec de nombreuses animations et expositions, il en ait tout à fait différent des 2 autres. Le rôle pédagogique des jardins botaniques n'est plus à démontrer. Ils bénéficient souvent des structures adaptées, de personnel pour les animations et surtout, cela représente de plus en plus d'entrées d'argent pour ses organismes. La mission recherche est un bien grand mot vu le peu de budget et de matériel dont bénéficient les jardins botaniques. Il est de plus difficile d'avoir du personnel qualifié pour cela et, quand bien même ce serait le cas, les missions de ces personnes sont orientées ailleurs. Il est vrai que de nombreux jardins en France sont municipaux et la recherche botanique ne fait pas partie des priorités des élus.

C'est la mission conservation qui nous intéresse ici. On entend beaucoup parler des biodiversité et de conservation ex-situ. Ce sont là aussi de bien grands mots. Les conservatoires botaniques ont, eux, un véritable rôle à jouer dans la protection de la flore française. Ils ont été crée pour ça. Mais qui assure la diffusion d'espèces rares originaires d'autres pays ? Sans entrer dans le débat du « ce n'est pas aux français de sauvegarder une espèce turque, chinoise ou japonaise », les milliers de jardiniers passionnés de notre pays ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Le mot conservation me pose problème. La conservation ex-situ implique des tâches et problématiques difficiles (impossibles ?) à respecter à long terme : identification correcte des taxons en culture, provenance connue, pollinisation contrôlée, multiplication à grande échelle, brassage génétique, diffusion dans les réseaux, suivi des « populations »...

Les jardins botaniques ne sont pas organisés en ce sens comme peuvent l'être les parcs animaliers.

Plutôt que conservation, je préférerai le terme préservation. Même s'il venait à disparaître des milieux naturels, le Ginkgo biloba est préservé dans les jardins du monde entier. Certes, rien ne remplace la protection des espèces dans leur aire naturelle mais la diffusion en plus grand nombre d'espèces rares peut avoir son utilité.

Or, les jardins botaniques échangent du matériel végétal entre eux. Rares sont les pépiniéristes ou particuliers qui peuvent en bénéficier de manière officielle. Aujourd'hui se pose le problème des budgets et postes en diminution dans nos institutions. Les collections botaniques sont plutôt à la baisse et l'on voit bien le poids politique que pèse un jardin (pour ne citer que l'exemple des somptueuses serres d'Auteuil). A ceci s'ajoute les textes internationaux censés protéger la nature. Maintenant, lorsque deux jardins botaniques s'échangent des graines via leurs Index Seminum, ils s'engagent de manière écrite à ce que le matériel ainsi acquis ne se retrouvent surtout pas dans un circuit commercial. Adieu donc la diffusion des plantes aux pépinières à partir des jardins. Alors oui, vous allez me dire que les jardins ne cultivent pas des plantes pour ensuite « enrichir » les pépiniéristes. Il faudrait d'abord me citer ne serait-ce qu'une pépinière de collection qui a rendu riche ses propriétaires ! Il est tout de même très étonnant que le fait de vendre des plantes dans le but de les préserver choque à ce point. Si on dit que la nature ne doit pas devenir un bien marchand, pourquoi alors a t-on instaurer des droits à polluer ? (transactions par lesquelles certains pays industrialisés achètent des crédits carbone à d'autres, afin de se conformer partiellement au protocole de Kyoto). Il me semble normal qu'un pépiniériste qui multiplie, élève et diffuse des plantes soit rétribué pour son travail.

Et c'est bien là que je veux en venir. Alors certains me diront que je prêche pour ma paroisse. Il n'empêche. Les jardins botaniques ont accès à une source très vaste de matériel végétal mais n'ont bien souvent ni les infrastructures, ni le matériel, ni la place pour multiplier à grande échelle. Les pépinières, quant à elles, ont toutes les peines du monde à trouver de nouvelles plantes botaniques mais disposent de personnel qualifié en matière de bouturage, greffage, semis et des structures adaptées. A contrario, les pépiniéristes n'ont bien souvent ni la connaissance botanique ni un accès facile à la documentation scientifique. C'est pour cela que l'on retrouve des plantes mal nommées qui sont diffusées sous leurs noms erronés (ceci arrive également bien souvent de la part des jardins botaniques!). On ne peut pas en jeter la pierre à l'horticulteur. Quel pépiniériste va trouver le document, le temps et le matériel pour vérifier si son Deutzia de Chine a bien des poils étoilés à 8 branches sous les feuilles ?

J'ai visité récemment l'arboretum d'un particulier en Bretagne. On y trouve un tas de plantes très intéressantes et introuvables dans le commerce dont certaines à fort potentiel ornemental. Je ne sais pas si le propriétaire a envie que ses plantes soit diffusées dans le commerce. Mais si cela lui payait l'entretien de son arboretum ? Et si des botanistes venaient lui vérifier et confirmer le nom de ces végétaux ? Il en serait sans doute le premier heureux.

A mon sens, les pépinières de collection sont aujourd'hui les seules à même de multiplier et diffuser les plantes rares dans les jardins, surtout face au raz de marée actuel de plantes issues de l'industrie horticole. Ne pourrait-on pas, enfin, faire travailler les deux ensemble ? Les jardins botaniques apporteraient le matériel végétal et la connaissance botanique, le pépiniériste, quant à lui, se chargerait de la multiplication et de la diffusion. Ce serait gagnant-gagnant. Le pépiniériste y trouverait de quoi apporter des nouveautés à son catalogue (des nouveautés avec une détermination du nom exacte), les jardins auraient là une source fiable pour régénérer et préserver leurs collections et les espèces encore trop rares dans nos jardins y trouveraient enfin une place.

Des opérations de communication sur les espèces ainsi multipliées pourraient être réalisées dans les jardins afin de mieux faire connaître ces plantes du grand public. Cela réduirait aussi peut être les vols dans les collections.

Ce partenariat pourrait tout d'abord être ciblé que sur un certain nombre d'espèces. J'ai récemment collaboré avec une personne réalisant un programme de sauvegarde sur le genre Zelkova (via le BGCI). Inventorier les espèces présentes dans des jardins botaniques est utile mais ces arbres restent méconnus du grand public. Certes, le marché ne représentera jamais des milliers de plants mais le travail pourrait aussi s'orienter dans ce sens. Nous en cultivons 3 espèces dans notre jardin que nous multiplions pour la pépinière. Et nous trouvons des jardiniers très intéressés.

Aujourd'hui, quels réseaux restent-ils pour que les pépiniéristes s'approvisionnent en nouvelles plantes botaniques ? Presque aucune. Alors, ne favorise t-on pas, à terme, le « vol » de graines, boutures -voire plantes- dans les jardins ? Et le problème de multiplier des graines collectées dans des collections qui peuvent être hybridées va s'accroître. Et on va finir par diffuser des espèces de plus en plus éloignées de leur type, qui décevrons leurs acquéreurs et n'auront plus aucun intérêt au titre de leur sauvegarde. Je le répète, seuls les jardins botaniques pourraient fournir du matériel végétal issu de collectes en nature et donc réduisant les risques d'hybridations.

Je trouve vraiment dommage que nos institutions ne soient pas plus présentes à ce niveau là. Peut être aussi que la diffusion de plantes « exotiques » dans le cadre d'un partenariat avec une institution permettrait de dédramatiser la tendance actuelle qui consiste à dire « plante exotique, plante envahissante». Il faut arrêter la psychose ! Une vigilance est certes nécessaire mais un botaniste, même amateur, qui collecte 20 graines sur un arbre en Chine ou même en Allemagne n'est pas pour autant un terroriste ! Il fût un temps, encore assez récent d'ailleurs, où les explorateurs botanistes étaient admirés. N'est ce pas grâce à eux que l'on peut profiter dans nos jardins d'un jasmin, d'une glycine, d'un hortensia ou d'un Ginkgo justement ? Pas besoin de remonter au 19° siècle. Des botanistes-explorateurs de notre temps, comme Roy Lancaster par exemple, ont collecté sans doute des milliers de plantes nouvelles pour nos jardins. Je pense que son jardin personnel fait d'ailleurs l'admiration de nombreux d'entre nous. Personnellement, je n'ai jamais entendu quelqu'un dire « ah, ce Roy, un vrai terroriste, il a introduit plein de plantes invasives ».

A ce titre, qui peut me citer des espèces qui ont disparu en Europe à cause de plantes venues d'ailleurs ? Je ne parle pas, bien entendu, des milieux insulaires très fragiles. Mais sur notre continent eurasiatique ? Nos campagnes sont-elles envahies de forsythias, hortensias ou pivoines du Japon ?

Alors aujourd'hui, on nous dit que prendre quelques graines est une collecte illégale, etc, etc... C'est aussi pour cette raison que les jardins botaniques restent en retrait par rapport aux collectionneurs. Mais le système actuel ne favorise t-il justement pas ceci ? Qu'un arbre soit privé de 50 graines met t-il en sursis sa survie ? Il vaut mieux 50 plants obtenus de graines collectées in situ que 50 plants issus de graines hybridées dans un jardin. Si les jardins botaniques diffusaient des graines ou plants aux pépiniéristes, ceux-ci trouveraient là du matériel avec une origine nature directe et de manière officielle.

Depuis 2 ans, nous multiplions un pommier rare, le Malus doumeri (voir bulletin de l'APBF n°45). Cet arbre a été proposé il y a quelques années par un jardin botanique de Taiwan (graines collectées in situ). Les plants obtenus ne devraient donc pas être utilisés à des fins commerciales. J'ai obtenu un lot de ces graines via un taiwanais avec qui j'échange régulièrement des semences. L'an dernier, nous avons pu commencer à multiplier nos 3 pieds-mères du jardin. Mais il est tout de même extravagant que l'on soit obligé de procéder ainsi pour pouvoir multiplier les plantes obtenues ! Surtout que, même si je n'en ai pas la preuve, je soupçonne cette personne de travailler elle-même dans un jardin botanique !!!

Si on commence à taper sur les multiplicateurs d'espèces sauvages issues d'une collecte de graines dans un pays lointain, ne seront t-il pas tentés, comme cela se fait déjà beaucoup, d'y ajouter des noms de cultivars superflus, tels 'Winter Beauty' ou 'Winter Surprise' afin d'échapper aux possibles poursuites ? Et comment le jardinier amateur va t-il discerner une plante botanique d'une horticole ? On est déjà confronté à ce problème. Et à vouloir tout contrôler, à se plier aux exigences des multinationales, tout en remplissant les caisses bien vides des gouvernements, ne glisse t-on pas doucement mais sûrement à une obligation future de déposer -donc payer- tout nom commercial ? Un pépiniériste n'aura donc plus la possibilité de trouver et multiplier des espèces sauvages ou alors, il y ajoutera un nom de cultivar. Mais, à ce moment là, il n'aura pas les finances pour faire enregistrer le nom. Les semenciers de variétés anciennes connaissent déjà, hélas, que trop bien le problème.

Il est très habile de la part de nos gouvernements de détourner l'attention des citoyens sur des histoires de graines de tomates ou de botanistes irresponsables à l'heure où ceux-ci ferment les yeux sur les milliers de nouveaux parasites introduit chaque année dans les conteneurs des cargos en provenance des autres continents, à l'heure où la déforestation repart de plus belle en Amazonie, où les rejets de CO2 dans l'atmosphère n'ont jamais été aussi hauts et où les vrais problèmes écologiques de nos pays ne sont pas traités comme ils le devraient.

Je viens de livrer là quelques réflexions personnelles et il y a peu de chances que les choses évoluent rapidement. Mais cela montre bien comme il est difficile de trouver, multiplier, diffuser et pérenniser des espèces rares dans nos jardins. Et la France est malheureusement là aussi bien à la traîne par rapport à d'autres pays. Certes, ceci est un investissement important en terme de temps car il est toujours plus facile de vendre un forsythia qu'un Meliosma ! Mais plus que jamais, avec les plantes en voie d'extinction et les coupes budgétaires dans nos institutions botaniques, il n'a été souhaitable que jardins botaniques et collectionneurs travaillent main dans la main afin de maintenir de belles collections végétales dans notre pays.

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Published by Cedric Basset - dans coups de gueule
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